L'homme et la machine

LE PLAISIR

ENTRE L'IGNORANCE ET LA CONNAISSANCE, IL Y A L'OPINION

L'homme et la machine

La F1 en crise

On assiste depuis quelques semaines à un véritable bras de fer entre les autorités réglementaires de la Formule 1, nommément la FIA dirigée par Max Mosley et les constructeurs réunis sous la bannière de la FOCA présidée par Ferrari. À la base de cette bataille se trouve la question des coûts. La FIA veut réduire de façon drastique les coûts d'exploitation d'une écurie de F1 afin de permettre à des gens moins fortunés que les grands constructeurs de gagner des courses. Ces mêmes grands constructeurs, bien que d'accords sur le principe, veulent réduire plus progressivement les coûts.

Lorsqu'on y regarde de plus près, on s'aperçoit que le conflit entre la FIA et Ferrari ne date pas d'hier. La domination qu'a exercé cette écurie culte de la F1 depuis une dizaine d'années semble irriter la FIA qui s'emploie, saison après saison, à modifier les règlements dans le but non avoué mais évident de priver Ferrari des avantages concurrentiels qu'elle possède sur plusieurs de ses adversaires. Changements innombrables de règles de qualifications pour permettre à des voitures plus lentes de se faufiler en tête de grille par stratégie. Abandon des technologies coûteuses d'aide au pilotage et de télémétrie. Limitation de la puissance des moteurs. Changement du système de pointage pour dévaloriser les victoires, etc.

À la FIA, on prétexte que tous ces changements ont pour but de rendre le sport plus sécuritaire pour les pilotes et plus attrayant pour les non initiés qui désirent voir des luttes plus serrées pour la course au championnat. La véritable raison, selon moi, c'est une lutte de pouvoir et d'influence entre Max Mosley et les patrons de Ferrari. Cela dit, Ferrari a toujours su s'adapter et elle réussira encore malgré ces nouvelles embûches. Mais la question n'est plus là. Cette fois la FIA va trop loin et risque de dénaturer complètement le sport. Mais au fait, s'agît-il seulement d'un sport ?

La F1 pour les nuls

Comment peut-on expliquer ce qu'est la Formule 1 à quelqu'un qui ne suit la chose que de très loin? Commençons d'abord par dire ce qu'elle n'est pas. La F1 n'est pas une simple course de voitures. Elle n'est pas non plus affaire de vitesse. Nombre de machines transportent l'homme à des vitesses beaucoup plus grandes; au sol comme dans les airs.

En fait, j'oserais affirmer qu'une course de F1 est le sport ultime de notre époque. Elle est au monde moderne ce que la course à pied, le saut ou le lancé du javelot était à l'Antiquité. À cette époque, l'homme devait développer certaines habilités pour survivre aux éléments, à la famine et aux guerres. L'homme le plus rapide ou celui qui lançait le plus loin devenait le Dieu du stade, un symbole pour sa société.
La F1 représente notre époque dans son évocation ultime du rapport qu'entretient l'homme avec la machine. On y retrouve ce combat permanent pour améliorer les performances de la machine sans être dominé par elle. La ligne est très mince entre la machine au service de l'homme sans que ce dernier soit prisonnier de la technologie.

La F1 est affaire de finesse, d'équilibre, toujours fragile entre vitesse pure en ligne droite et tenue dans les courbes. Elle doit prendre en compte des centaines de paramètres techniques; couple du moteur, richesse et économie du carburant, aérodynamisme, force et souplesse du freinage et de la suspension, adhérence et usure des pneus, etc.
Une course de F1 comporte également des éléments stratégiques aussi variés que complexes. Chaque circuit possède ses particularités, chaque course comporte différents défis. On doit tenir compte entre autres, de la position de départ ou de la quantité de carburant à bord, et bien sûr, des conditions météo.

Le pilote de F1 est le seul athlète qui reste presque complètement immobile pour exercer son sport, mais il doit cependant réunir des qualités physiques exceptionnelles; force, endurance, mais aussi précision et concentration. Il encaisse plusieurs forces G frontales, arrières et latérales tout en naviguant sur une ligne de course extrêmement précise, au centimètre près, et à travers d'autres voitures au côté desquelles il doit manœuvrer dans des délais qui se comptent en fractions de secondes. Le pilote de F1 doit aussi négocier avec la peur. Aucun sport ne met davantage en jeu la vie même de ses protagonistes. La moindre erreur peut être fatale.

Les courses de Formule 1 sont les événements sportifs les plus suivis dans le monde après le football (celui avec le ballon rond). Contrairement à ce dernier par contre, la F1 transcende les identités nationales. La course qui a lieu dans un certain pays est gagné par un pilote venant d'un autre pays sur une voiture fabriquée dans un troisième pays. Trois drapeaux, trois hymnes nationaux à chaque course; plus personne n'y porte attention. Les spectateurs eux brandissent les drapeaux de leur écurie favorite. Je noterai au passage que les deux sports les plus populaires au monde sont pratiquement absents des États-Unis, première puissance mondiale, ce qui, en plus de démontrer l'arrogance et l'ignorance de ce peuple, apporte une certaine dose de pureté à ces sports pourtant milliardaires.

Finalement, et ce point n'est pas négligeable, la F1 a pour objet la voiture, grand symbole de la mythologie moderne. On l'associe à la prise de pouvoir par l'individu, à la liberté. Elle est également symbole de richesse et de réussite. Pour la majorité des gens, elle sera la plus importante dépense qu'ils feront dans leur vie.

La F1 sans la Scuderia

Revenons au conflit qui nous préoccupe. Ferrari et quelques autres constructeurs menacent de quitter la F1 si Max Mosley va de l'avant avec son projet. Ce dernier affirme que la F1 peut se passer de la Scuderia. Si il est un tant soit peu intelligent, il n'en pense pas un mot. Ferrari et le Grand Prix de Monaco sont les deux institutions de la Formule 1; ils en sont les ambassadeurs et contribuent à lui donner ses lettres de noblesses. Max Mosley parie sans doute sur le fait que Ferrari a autant besoin de la F1 que l'inverse.

Il est vrai que dans sa stratégie de marketing, Ferrari compte presque exclusivement sur la vitrine mondiale qu'est la F1 pour promouvoir son produit. Cependant, une Formule 1 qui ne serait plus le formidable banc d'essai technologique qu'il a toujours été, et qui deviendrait une simple course de voitures, version de luxe de la GP2 ou de Nascar, n'aurait plus aucun intérêt, ni pour Ferrari, ni pour les millions d'amateurs qui, comme moi, désirent assister au grand rendez-vous dominical de l'homme et de la machine.

- Ben (23 mai 2009)

Commentaires

F1

D'emblée je dois l'avouer, je suis un "nul" en F1. Je fait partie d'une infime partie de la population qui n'a pas versé une seule larme lors de l'annonce du départ du cirque de la F1 de Montréal. Loin de moi l'idée de vouloir projeter l'image du grano écolo. Je suis, il est vrai, un maniaque de vélo. Si j'en avais les moyens, je serais le premier à me procurer une voiture à mon goût (mais pas trop gloutonne). J'ai cependant toujours reproché à la F1 d'être un sport élitiste et machiste. De plus, en cette ère de développement durable, la F1 m'apparait davantage comme une hérésie.

Ceci étant dit, je me permet de faire le parallèle avec un événement qui avait été "effleuré" dans l'actualité il y a deux ou trois ans. La communauté scientifique avait découvert ce qui semblait être la dixième planète de notre système solaire. Le sujet avait fait les manchettes durant quelques jours. En marge de ça, un lecteur du journal LaPresse, dans la page forum, ne comprenait pas l'engouement autour de cette découverte, disant que "l'on avait déjà bien d'autres vrais problèmes à régler sur notre planète". Ce qui m'amène à dire que bien souvent, on est un espèce de spectateur devant toutes ces prouesses techniques, innacessibles et réservées à un club bien sélect. Prenons par exemple la conquête de l'espace. Beaucoup d'applications ont été développées au cours des dernières décennies lors de cette conquête, applications qui font aujourd'hui partie de notre quotidien et qui ont énormément de répercussions sur notre qualité de vie. Et ces applications sont souvent bien plus nombreuses que l'on pourrait le soupçonner. La démocratisation de toute une panoplie de dispositifs électroniques de sécurité (freins ABS, antipatinage, etc.) que l'on retrouve maitenant sur des voitures comme une Toyota Yaris, on le doit très certainement à la F1, en tout ou en partie.

Merci Ben pour ce cours de F1 pour les nuls. Ce n'est pas demain que j'irais assister à un Grand Prix. Cependant, je perçois dorénavent la F1 d'un autre oeil. Et surtout de cesser de comparer les pilotes de F1 comme étant des portifs de salon.

La F1 verte

C'est un aspect que je n'avais pas touché, mais la F1 a débuté son virage vert cette année avec un nouveau système de récupération de la chaleur des freins et qui transporte cette énergie vers le moteur.

Si les budgets de développement ne sont pas trop réduits, les voitures devraient adopter des technologies de plus en plus vertes au cours des prochaines années. On parle bien sûr d'un nouveau carburant révolutionnaire qui ne rejetterais dans l'environnement rien d'autre que de l'eau.

Ceci dit, la portion la plus polluante de la F1 n'est pas la course elle-même, mais plutôt tout le cirque qui doit se déplacer d'un pays à l'autre; avions cargos, camions-remorques, et surtout les nombreux jets privés.