Capsule ou bouchon ?
 
Il existe d'innombrables façons de catégoriser les types de personnalités: les gentils ou les méchants, les rationnels ou les passionnés, les perfectionnistes ou les négligents, etc.
Pour ma part, j'ai choisi de les différencier en deux groupes un peu inusités: ceux qui sont pour le bouchon de liège et ceux qui sont plutôt pour les bouteilles décapsulables. Vous aurez compris qu'il sera ici question du vin. Il y a aussi un troisième groupe, largement majoritaire: ceux qui n'en ont rien à faire. Cet article n'est pas pour eux.
Difficile de dire avec certitude à quand remonte l'utilisation du bouchon de liège. On en retrace des échos aussi loin que le XVIIe siècle. Chose certaine, il est apparu longtemps comme le moyen le plus efficace de bien sceller une bouteille pour protéger le vin contre les ravages du temps.
L'utilisation de la capsule d'aluminium quant à elle est beaucoup plus récente, particulièrement sur les bouteilles de vin. On la voit cependant de plus en plus, surtout dans les vins de bas de gamme, mais aussi sur des vins réputés provenant principalement du Nouveau Monde.
Les avantages de la capsule sont nombreux. Finis les vins bouchonnés, finis également ces bouchons qui se brisent en deux au moment où on tente de les retirer, nous obligeant ainsi à déployer des prouesses d'ingéniosité pour récupérer la partie restée au fond du goulot sans devoir, honte suprême, la pousser dans la bouteille et donner à notre vin ce petit goût de liège tant recherché. Et puis je vous épargne les scènes disgracieuses de picnics où ayant oublié d'apporter le tire-bouchon, on tente d'ouvrir la bouteille avec un couteau ou une fourchette.
Par ailleurs, la capsule d'aluminium, en plus d'être facile à retirer, nous assure une étanchéité parfaite. Elle ne comporte, en fait, aucun aspect négatif. Cela dit, certains prétendent que le bouchon de liège laisse passer une petite quantité d'air qui permet au vin de continuer à mûrir dans la bouteille. Je pense pour ma part, que ceux qui défendent un tel argument n'y croient pas eux-mêmes et ne font que lutter avec l'énergie du désespoir contre un adversaire invulnérable. À moins que ce ne soit le choix des armes qui fasse défaut. Lorsqu'on ne peut vaincre un adversaire, ni avec la raison, ni avec la mauvaise foi, il ne reste qu'une possibilité: la passion.
J'ai du mal à imaginer quel genre d'individu peut à la fois se dire passionné de vin et promouvoir des valeurs aussi rationnellement ternes que l'efficacité et le bon sens. Le vin est affaire de plaisirs, de beautés, de rêves, de voyages dans le temps et l'espace. Il est objet de fascination, de communion et de culte même (seul produit alimentaire possédant ses propres Dieux dans les diverse mythologies). En plus d'accompagner nos mets, il accompagne nos amours, nos conversations sur la refonte du monde, nos fêtes, nos chansons, nos souhaits et nos promesses. Déboucher une bouteille de vin, c'est s'inscrire dans des siècles d'histoire. Ils sont tous là, à table, à nous observer furtivement alors que l'on met en scène cette périlleuse manoeuvre qui à son aboutissement, laissera échapper ce petit son que déploie le goulot enfin libéré et qui sera inévitablement suivi par cette exclamation approbatrice des convives...aaah!
Le vin que l'on ouvre au début du repas c'est, comme le disait Clemenceau, le meilleur moment de l'amour, lorsque l'on monte l'escalier. C'est le moment d'anticipation du plaisir à venir, que le bouchon de liège contribue à prolonger.
Malheureusement, le vin, comme tant d'autres choses, devient de plus en plus victime de son succès. Le capitalisme s'en empare pour en faire un vulgaire objet de consommation. On n'achète plus du vin, mais des marques, des rapports qualité/prix. On veut se procurer le dernier vin à la mode, celui recommandé par un chroniqueur vedette ou présenté à Tout le monde en parle. La capsule sur une bouteille de vin me laisse la même amertume que les centaines d'autobus de touristes devant les pyramides égyptiennes ou le Mont St-Michel. C'est le symbole du prêt à consommer, c'est la foule piétinant les fleurs, le néon éclairant des ténèbres millénaires. Quelqu'un leur dira-t-il que vivre peut être aussi un art.
- Ben (3 juillet 2010)
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