À la fin de l'envoi, je touche !

LE PLAISIR

ENTRE L'IGNORANCE ET LA CONNAISSANCE, IL Y A L'OPINION

À la fin de l'envoi, je touche !

Grand chef d'œuvre de la dramaturgie, Cyrano de Bergerac est au monde des lettres ce que la neuvième symphonie de Beethoven est à la musique. Précisons tout de suite qu'Edmond Rostand s'est inspiré d'un personnage réel, répondant au nom de Cyrano, contemporain de Molière et auteur dramatique.

D'ailleurs, le conflit entre Cyrano et Monfleury qui ouvre la pièce, a réellement eu lieu si l'on en croit les procès verbaux de l'époque.

"Coquin! Ne t'ai-je pas interdit pour un mois "

Le vrai Cyrano étant connu pour ses pamphlets incendiaires et ses propos peu élogieux envers la noblesse, il paraît plausible qu'on ait voulu l'assassiner. Mais là s'arrêtent les comparaisons, nous devons tout le reste à l'imagination de Rostand.

N'est pas Cyrano qui veut

Ils sont nombreux à vouloir se reconnaître dans ce Cyrano rimeur, bretteur, grand riposteur du tac au tac. Pierre Elliot Trudeau était de ceux-là. Si j'en avais eu l'occasion, je lui aurais suggérer de bien relire la pièce. Trudeau était beau, riche, résolument bourgeois et ambitieux. Il aurait pu jouer le rôle du Comte de Guiche, ennemi juré de Cyrano. Mais peut-être que comme lui, a-t-il été songeur à la fin de sa vie.

"Vous savez, lorsqu'on a trop réussi sa vie
Tout en ayant rien fait, mon dieu, de vraiment mal
Mille petits dégoûts de soi dont le total ne fait pas un remord
mais une gêne obscure"

Par ailleurs, Trudeau a toujours confondu l'arrogance avec la belle impertinence de Cyrano.

"Je n'ai pas de gants ? La belle affaire
Il m'en restait un seul d'une très vieille paire
Lequel m'était encore d'ailleurs fort importun
Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un !"

J'ai trouvé chez Brel une œuvre et une vie que Cyrano aurait pu revendiquer. Les points communs entre les deux sont si flagrants qu'il est permis de croire que Brel a été très marqué par Cyrano. Allergique aux compromis, fustigeant les bourgeois, Brel a également abondamment chanté sa souffrance devant le rejet dont il était l'objet par les femmes qui étaient peu attirées par son physique singulier.

Est-ce par hasard si, pour atteindre l'inaccessible étoile, Brel a monté et interprété L'homme de la Mancha ? Ce Don Quichotte au nom duquel Cyrano se reconnaît.

de Guiche:

"car lorsqu'on les attaque (les moulins), il arrive souvent qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles vous lancent dans la boue"

Cyrano:

"ou bien dans les étoiles"

C'est mon père qui, le premier, m'a présenté Cyrano. Il l'aurait, paraît-il, interprété alors qu'il était au Collège. Je ne l'ai par contre jamais entendu cité que deux vers, toujours les mêmes.

"L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane appelle Hippocampelephantocamélos
dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os"

J'avoue tout de même qu'il possède plusieurs des qualités et des défauts du personnage. Il en a d'abord les attributs physiques.

"Moi monsieur si j'avais un tel nez, il faudrait sur le champ que je me l'amputasse"

Il possède également son sens de la démesure qui l'a toujours gardé à l'abri de la richesse.


Le Bret:

"Comment le sac d'écus ?" (jetté sur la scène par Cyrano)

Cyrano:

"Pension paternelle, en un jour tu vécus"

Le Bret:

"Pour vivre tout un mois alors ?"

Cyrano:

"Rien ne me reste"

Le Bret:

"Jetter ce sac quelle sottise !"

Cyrano:

"Mais quel geste !"

Que dire aussi de cet art de la vantardise complètement assumée.

"Ne demandiez-vous pas pourquoi mademoiselle contre ce seul rimeur cent hommes furent mis?
C'est parce que l'on savait qu'il est de mes amis"

Sans oublier son légendaire côté prompt et colérique qui lui fait mal supporter la contradiction.

"J'adresse un défi collectif au parterre...
...Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt"

Enfin, mon père aurait pu faire sienne cette tirade célèbre du non merci:

"Chercher un protecteur puissant...
grimper par ruse au lieu de s'élever par force
Non merci !
Dédier comme tous ils le font
des vers aux financiers...
se changer en bouffon...
Non merci !
Calculer, avoir peur, être blême...
Rédiger des placets, se faire présenter
Non merci !
Mais chanter, rêver, rire, passer...
Ne pas monter bien haut peut-être mais tout seul"

Sartre et sa bonne

Mais au-delà du personnage lui-même, de quoi Rostand nous parle-t-il dans cette pièce qui, selon la formule d'un critique Français, peut être appréciée autant par un grand intellectuel comme Sartre que par sa bonne.

La prémisse de départ est fort simple:

"Il m'interdit le rêve d'être aimé même par une laide..
(Avec) ce nez qui d'un quart d'heure en tout lieu me précède...
Alors moi j'aime qui ? Mais cela va de soit
J'aime, mais c'est forcé, la plus belle qui soit"

Se servant de Christian, ce jeune et beau Baron qui ne sait pas parler aux femmes, il fait la conquête de sa cousine Roxanne qui toute sa vie croira que cette lettre d'adieu écrite avant d'aller mourir au front était de Christian. Ce n'est qu'à son dernier jour que Cyrano lui révèlera toute la généreuse imposture.

Roxanne:

"Pourquoi vous être tu pendant quatorze années puisque sur cette lettre...ces pleurs étaient de vous"

Cyrano:

"Ce sang était le sien"

C'est ainsi qu'apprenant que Molière lui avait volé toute une scène dans les fourberies de Scapin, Cyrano “approuve au seuil de (son) tombeau”:

"Molière a du génie et Christian était beau"

Envoi

Une réflexion me vient en revisitant cette œuvre. Comment peut-on entendre Cyrano disserter sur l'amour, la liberté, le rêve, ou la Lune, et rester insensible à cette langue à la fois si riche et si belle, en se résignant à ne la parler et l'écrire qu'approximativement. Bien sûr nous sommes des Nord-Américains, noyés dans une mer anglo-saxonne, à l'âge du web et des e-mails; à quoi bon.

pour ma part, je m'entête et...

"je me bats, je me bats, je me bats...
Que dites-vous ? C'est inutile ? Je le sais
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès
Non ! C'est bien plus beau lorsque c'est inutile"

- Ben (11 novembre 2009)