L'Être par qui le néant vient au monde

LA PENSÉE

ENTRE L'IGNORANCE ET LA CONNAISSANCE, IL Y A L'OPINION

L'Être par qui le néant vient au monde *


L'actualité récente a ressuscité, si je puis dire, une question que l'on croyait réglée depuis longtemps au Canada. Il s'agît bien sûr du droit à l'avortement. Non pas que ce droit est en danger immédiat d'être retiré, mais on voit bien comment le Premier ministre Harper, par des moyens détournés, tente d'envoyer des signaux à sa base conservatrice, à l'effet que son Gouvernement est opposé à l'avortement. L'Église Catholique, par la voie du Cardinal Ouellet, a sauté sur l'occasion pour jeter un pavé dans la marre du consensus québécois en réitérant publiquement la doctrine de l'Église. On peut certainement accuser les politiciens Conservateurs d'avoir davantage à cœur de consolider le vote de leurs constituants que de sauver des fœtus. Ils tiennent d'ailleurs un double discours puisqu'ils sont généralement en faveur de la peine de mort. Cependant, la position de l'Église d'aujourd'hui sur le respect de la vie est inattaquable, du moins au plan de la cohérence; elle est contre l'avortement, l'euthanasie, le suicide assisté, le meurtre par compassion ou la peine de mort. Rien, selon elle, ne justifie que l'on enlève la vie à un être humain, et dans le cas précis de l'avortement, l'être humain existe dès la conception. Sur le plan génétique, elle a raison. Le matériel génétique qui nous caractérise est déjà présent dans les cellules souches. En mettant de côté tout l'aspect moral de la question et en acceptant, pour les fins de cette démonstration, le postulat de l'Église qui dit qu'il est mal de tuer un être humain, la question qu'il faut alors se poser est la suivante: un être humain n'est-il que la somme de ses gènes ? L'Église, qui réfléchit depuis très longtemps sur la question vous répondra que non. En plus des gènes qui sont présents dès la conception, il y a aussi l'âme, et cette âme est ce qui fait l'être humain. Si l'on veut bien remplacer ce terme, âme, qui sous-entend une intervention divine, par une notion plus neutre comme essence ou nature, nous pourrons plus facilement définir ce qu'est cette intangible chose qui permettrait de distinguer l'Être humain des autres Êtres.

L'essence ou la nature d'un être est ce qui le caractérise fondamentalement. Un chien par exemple se distingue des pierres et du sable parce qu'il est vivant. Un chien mort gardera un certain temps toutes les apparences d'un chien mais il n'en sera plus un. Il se distingue par ailleurs des arbres, des poissons ou des moustiques parce qu'il est intelligent. Il n'est pas prisonnier d'un comportement immuable; si son environnement change, il adaptera son comportement. Évidemment, plus l'intelligence est développée, plus la capacité d'adaptation sera grande. Mais les divers degrés d'intelligence entre des individus ou des espèces ne les rends pas essentiellement différents. Si l'être humain doit échapper au monde animal et être différent de son chien, son chat ou même d'un grand singe, ce n'est pas par son quotient intellectuel qu'il y parviendra. En fait, ce qui est particulier chez l'humain, c'est que le développement de son intelligence peut atteindre un point tel qu'il parvient à faire abstraction du réel, à imaginer l'avenir et à élaborer des hypothèses. C'est à ce moment que la conscience apparaît (ou l'âme si on croit en Dieu). Le problème avec la conscience, c'est qu'elle n'est pas une caractéristique comme les autres. Elle n'existe pas par elle-même. La conscience, pour exister, doit être consciente de quelque chose. Tout comme pour voir il faut qu'il y ait de la lumière et pour entendre il doit y avoir du bruit. L'aveugle de naissance sait qu'il est aveugle parce qu'on lui a dit et peut, par son imagination, se faire une vague idée de ce que signifie la notion de lumière, mais le monde visible pour lui n'existe pas. Le vocabulaire ici nous manque; cette conscience dont je parle n'a rien à voir, sinon dans un sens métaphorique, avec notre état d'éveil versus le sommeil, et elle n'est pas le contraire de l'inconscience. Je parle ici de quelque chose qui serait comme un sixième sens, nous permettant d'appréhender un aspect du réel qui autrement nous serait étranger, comme l'est le monde visible pour un aveugle de naissance. On définit souvent ce sens comme la conscience de soi. À défaut de mieux, acceptons cette expression. Ce qui donc caractérise l'être humain par rapport à tout ce qui existe, ce qui constitue son essence, c'est sa conscience de soi. Or comme je l'ai dit plus haut, la conscience de soi ce n'est rien. Rien, sinon un sens nous permettant d'être extérieur à nous-même et d'agir sur notre être même, comme si on échappait au réel. En d'autres termes, la conscience de soi nous donne accès à cet aspect de l'Être que nous sommes les seuls à percevoir: le néant. En fait, la conscience de soi ne s'observe que dans sa manifestation la plus directe: le libre-arbitre. Le goût ne se manifeste qu'en mangeant, le touché en touchant; la conscience de soi ne se manifeste que dans la réflexion, l'introspection et dans notre capacité de choisir.

Mais n'allons pas plus loin sur ce sujet qui comporte sa part de complexité. Là où je veux en venir pour l'instant, c'est que ce qui constitue l'essence même de l'être humain, ne fait pas partie de ce que nous appelons généralement la nature. Il n'y a pas à proprement parler de nature humaine. La conscience de soi qui constitue notre nature n'est pas inscrite dans nos gènes, elle échappe à toutes les lois et ne se manifeste que lorsqu'elle est sollicitée, par la réflexion, l'introspection et l'exercice de notre libre-arbitre. Elle n'est donc pas présente, sinon en potentialité hypothétique, à l'état fœtal. Quand la conscience de soi apparaît-elle? Difficile à dire avec précision. Je n'ai aucun souvenir de qui j'étais à l'âge de 2 ans; cela signifie-t-il que je ne possédais pas encore cette conscience de soi? Étais-je déjà humain? La conscience de soi est-elle présente toujours en chacun de nous? Y-a-t-il des handicapés de la conscience comme il y a des sourds et des aveugles? Sont-ils à proprement parler des êtres humains? Sont-ils nombreux? Voilà des questions aussi complexes que troublantes, que la plupart des militants pro-vie comme pro-choix, ne se sont jamais posées; et ceci inclut Stephen Harper et Marc Ouellet qui cherchent tous les deux le pouvoir plus que la vérité.

- Ben (22 mai 2010)


* L'être par qui le néant vient au monde est une être en qui, dans son être, il est question du néant de son être. (Jean-Paul Sartre, à propos de la conscience)