Éloge de l'inutile

Cyrano marchant vers sa mort son épée à la main s'écrit:
"je me bats, je me bats, je me bats...
Que dites-vous ? C'est inutile ? Je le sais
Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès
Non ! C'est bien plus beau lorsque c'est inutile"
Un peu de sémantique
De quoi parle-t-on au juste lorsqu'il s'agît de l'inutile. Le Petit Larousse nous dit: qui ne sert à rien, qui n'apporte rien, qui est superflu. Bref, est inutile ce qui n'est pas utile. Nous voilà bien avancés.
Définissons utile alors; toujours le Petit Larousse; qui peut servir à quelqu'un.
Non vraiment, nous n'irons pas très loin de cette façon. Je propose ma définition, un peu plus précise: est considérée comme inutile toute action qui ne provoquerait pas une réaction mesurable ou autrement observable universellement considérée comme bénéfique à une intention préalable.
De cette façon, l'inutile n'est pas le contraire de l'utile. À moins de considérer qu'inutile et nuisible sont synonymes, erreur que commettent trop de gens aveuglés par l'utilitarisme. Mais nous reviendrons sur ce point.
L'inutile n'est pas le contraire de l'utile, pas plus que le bruit n'est le contraire du silence. Le bruit ne peut exister sans le silence pour s'y appuyer; il en émerge comme l'être émerge du néant. De même, l'utile se définit par l'inutile et en émerge. L'abolition de tout ce qui est inutile ne conduirait pas au triomphe de l'utile mais à sa disparition. Tout geste serait ni utile ni inutile, il serait, voilà tout. Et voici donc le paradoxe: l'inutile est essentiel. Il sert à définir ce qui est utile. Sans lui, aucune utilité possible à quoi que ce soit.
Cyrano se battant à l'épée contre la mort, le coureur de fond qui souffre au 36ième kilomètre mais ne s'arrête pas, l'homme qui adresse ses prières au ciel sachant qu'il ne sera pas entendu, ou celui qui chante l'air de Carmen sous la douche, tous, généralement sans le savoir vraiment, cherchent par ces gestes inutiles à donner un sens à leur existence. Ils étendent la nappe qui accueillera les plats. Ils donnent du relief à l'utile pour qu'il puisse prendre des allures de sens.
Il y a dans le geste ou le verbe inutile, et conscient de l'être, quelque chose d'authentique qui rapproche l'homme de sa condition réelle.
Le golf et l'utilitarisme
J'ai toujours du mal à trouver un cadre de référence commun me permettant de vraiment communiquer avec les tenants de l'utilitarisme; et ils sont légion.
Comment trouver le bonheur en 10 points, voilà qui n'est vraiment pas pour moi. Je trouve tellement étranges tous ces gens qui jouent à la vie comme on jouerait au golf. Suivant une série de règles, arbitraires, sortant d'on ne sait où et qu'ils s'imposent à eux-mêmes comme si elles étaient inscrites dans la pierre. Chaque coup est calculé et mesuré en fonction d'un objectif précis. Pour maximiser le bonheur, il faut ignorer tout ce qui éloigne de l'objectif.
Je suis davantage du côté de ceux qui, pour la beauté du geste, tentent un coup impossible qui envoie leur balle dans le sous-bois, alors ils en profitent pour cueillir quelques framboises au passage.
Chez les utilitaristes, on dirait qu'on arrive à totalement occulter le fait que quoi que l'on fasse, la partie se termine toujours de la même façon pour chacun de nous, dans le 19ième trou. Alors ils s'obstinent à frapper leur balle en avant, vers le bonheur; ils font des placements, surveillent leur alimentation, planifient leur retraite et comptent les jours.
Comment réconcilier cela avec ceux pour qui les calendriers servent d'abord à être jolis.
Le bonheur
Il n'y a pas de Dieu, de créateur; il n'y a que nous, improbable accident d'une nature insaisissable. Il n'y a que nous, ici, maintenant, dans un univers des milliards de fois trop grand pour nous, confinés sur notre petite planète, un grain de sable au milieu de rien.
Il n'y a ni avant, ni après; il n'y a que moi, pour un bref instant; étincelle dans l'éternité. Il n'y a ni bien, ni mal; il n'y a qu'actions et réactions. Il y a moi, seul, dans un univers vaste et froid avec si peu de temps à ma disposition. Il y a moi...et il y a les autres.
On peut reculer à Adam et Eve pour trouver les premières traces du bonheur dans la condition humaine. Le jardin d'Eden n'est-il pas en effet la métaphore du bonheur. Mais la représentation que l'on se fait de ce paradis perdu varie sensiblement selon les époques, les cultures et même les individus. Le premier défi en effet, est de parvenir à définir ce qu'est le bonheur.
Pour Aristote, le bonheur est ce vers quoi tend tout être humain. Il se suffit à lui-même et est entier. Il n'y a pas donc de gradation au bonheur. Il le voit par ailleurs comme un bien concret qui se traduit dans la vie quotidienne, et ce, contrairement à plusieurs de ses contemporains qui assimilent le bonheur à la sagesse et la vertu et lui donnent une valeur presque mystique.
Tout le Moyen-Âge a été plutôt muet sur le sujet. Le bonheur était un concept appartenant à l'au-delà. La vie sur Terre ne pouvait être que misère, labeur et privations, afin d'accéder au bonheur ultime, dans l'autre vie.
Dans la période moderne, on voit un retour en force de la notion de bonheur, pas tant chez les philosophes, mais chez le peuple. La notion d'hommes libres et égaux qui apparaît avec les révolutions françaises et américaines ainsi que la technologie qui libère progressivement l'homme occidental des tâches routinières font une place de plus en plus importante au bonheur dans l'imaginaire collectif. Le bonheur devient quelque chose de possible vers lequel on peut tendre.
Depuis les deux grandes guerres et les révolutions, sexuelles ou autres, des années 60, le bonheur est devenu un droit, c'est l'étalon permettant de mesurer la réussite de sa vie. Aristote aurait de quoi pavoiser s'il vivait aujourd'hui. Mais toute la question est là; Aristote n'a pas trouvé le bonheur, il a trouvé la mort. Le bonheur ne peut se trouver à la ligne d'arrivée; avec de la chance, il se trouve en chemin, sur les voies secondaires, dans les sentiers sinueux.
État d'âme
Brel parlant de son enfance disait: Mon père était un chercheur d'or, l'ennui c'est qu'il en a trouvé
Voilà bien la pire chose qui puisse arriver à quelqu'un; qu'il atteigne finalement son objectif pour alors découvrir, trop tard, que le bonheur ne s'y trouve pas.
Le bonheur est dans l'instant plutôt que dans l'avenir, dans le rêve plutôt que dans le projet, dans la passion plutôt que la raison, dans l'absurde, l'insensé, l'insaisissable, dans l'inutile. Le bonheur est un état d'âme et l'âme n'existe pas.
- Ben (2 mai 2010)
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