L'enfer c'est les autres

LA CULTURE

ENTRE L'IGNORANCE ET LA CONNAISSANCE, IL Y A L'OPINION

L'enfer c'est les autres*

Je n'ai pas vu la vidéo de Susan Boyle sur YouTube. Il y a plusieurs raisons à cela; d'abord, je voulais être en mesure de poser un regard détaché et objectif sur ce phénomène sociologique. Par ailleurs, le fait que 100 millions de personnes décident de visionner ce document était en soi une raison suffisante pour que je veuille faire le contraire. Si il s'avérait que les Britanniques ont découvert la nouvelle Piaf, j'aurai du temps pour me reprendre dans les mois et les années qui viennent.

Ce n'est pas par hasard si je mentionne Édith Piaf. Voilà un petit bout de femme, écorchée par la vie, qui arrive à conquérir tout un peuple avec sa seule voix; mais quelle voix!

N'est-ce pas un peu le phénomène Susan Boyle ? Le temps le dira, mais il y a au moins une différence significative avec la Môme; à l'époque de cette dernière, il n'y avait ni iPone ni Twitter. Car ce phénomène de masse est peut-être le premier de l'ère du micro-blog mobile; 100 millions de visionnements, c'est deux fois plus que que tout ce qui avait été observé jusqu'à maintenant sur YouTube.

Je ne peux m'empêcher de croire qu'un autre phénomène intervient ici. On touche en effet à une corde très sensible chez l'humain. Très nombreux sont ceux qui, parmi nous, ont eu un jour dans leur vie, à affronter le regard moqueur et cruel d'autrui. C'est même le genre d'expérience que l'on est surtout en proie à vivre durant l'enfance, ce qui n'arrange rien.

On assimile donc très jeune, ce que les philosophes appellent l'objectivation de son être. On devient soudain objet pour autrui, et toute notre vie, le jugement que nous porterons sur nous-même sera grandement influencé par celui que les autres portent sur nous. Freud lui parlait du sur-moi, et lorsque ce sur-moi nous renvoie une image négative de nous-même, les autres deviennent véritablement l'enfer.

Il y a donc nécessairement un phénomène d'identification qui joue dans cette frénésie populaire qui entoure cette femme qui, surmontant l'opprobre dont elle est victime, parvient à transcender l'image négative qu'on lui renvoie et à toucher les gens.

C'est en quelque sorte, Cendrillon revisitée. C'est aussi une variation d'un même thème que l'on retrouve dans ce petit livre qu'on appelle La Bible et où un homme humilié et conspué par tous, ressuscite le troisième jour. Que serait-il advenu du christianisme si Twitter avait existé à l'époque ?

Quoi qu'il en soit, je doute fort que les producteurs de Britain's got talent aient procédé à ce genre de réflexion, ou même qu'ils aient prévu un phénomène de cette ampleur, mais on ne me fera pas croire que quelqu'un, à la suite des auditions qui ont toujours lieu pour ce genre d'émission, n'a pas flairé la bonne affaire et monté toute cette petite mise en scène.






- Ben (29 avril 2009)

* Par jean-Paul Sartre dans Huis clos

Commentaires

J'aurais voulu être belle...

C'est absolument vrai que l'on pourrait comparer Edith Piaf et Susan Boyle.

La Môme n'était pas particulièrement attrayante physiquement mais elle était tellement belle, tellement géniale. Peut-être comme Susan Boyle; impossible à dire à ce moment précis. Mais ce qui est tellement absurde c'est que dans le fond, ce phénomène autour de Susan Boyle (malgré que ce soit sans aucun doute une opportunité en or pour Britain Gots Talents de faire une bonne affaire) n'aurait jamais été aussi gigantesque sans le fait qu'elle soit si peu attrayante, selon les standards de notre société, à tout le moins... Une enveloppe fleurie et agréable à regarder aurait-elle rendue cette voix plus terne ou disons, plus ordinaire? La performance aurait-elle été moins impressionante? Aussi, on parle de son histoire comme d'une exception (jeune fille démunie qui s'est occupé de sa mère toute sa vie, etc...). Si elle avait été belle, aurait-on seulement mentionné ces détails? Pas la peine de répondre, merci, je les connais les réponses à ces questions.

Par contre, si jamais un jour elle devenait célèbre, la différence entre Boyle et Piaf serait, selon moi, tout de même énorme. Le parcours de Piaf lui aura permis d'atteindre le sommet, tous les sommets, mais également tous les fonds les plus bas. Elle a eu des 'anges-gardiens' qui l'ont aidé certes à être à la bonne place au bon moment, mais son charme, sa prestance, sa présence, sa chaleur, sa sensibilité et sa voix, tout ça lui appartenait. Ces dons-là sont innés; ils ne s'apprennent pas. 'Britain Gots Talents' (et toutes les grosses machines du même genre) n'existait pas dans le temps de Piaf et compagnie. En fait, dans bien des cas, les 'anges-gardiens' de la Môme étaient tout aussi écorchés qu'elle mais ils avaient tous et toutes un point en commun; la PASSION, la vraie. Les gens qui ont fait partie de sa vie ont tous été, un à un, profondément et sincèrement touchés par cette femme, par son âme. Je l'ai été moi-même sans l'avoir connue, sans avoir vécu à son époque!

Ceci étant dit, plusieurs femmes du monde (célèbres et moins célèbres) pourraient avoir le droit (et l'humilité) de dire, en regardant et en écoutant l'oeuvre de Piaf, 'j'aurais voulu être belle'.