Du peuple, par le peuple et pour...?

L'ANARCHIE

ENTRE L'IGNORANCE ET LA CONNAISSANCE, IL Y A L'OPINION

Du peuple, par le peuple et pour...?

Le principe est fort simple; placez un groupe d'individus sur un espace commun où les ressources sont limitées, et il s'établira automatiquement un rapport de pouvoir entre eux. Répartition des tâches, distribution des biens, protection, survie; quelqu'un doit décider.

Pour déterminer qui possèdera ce pouvoir, il n'y a qu'un seul critère: la connaissance. Celui qui sait aura toujours un pouvoir personnel plus grand que celui qui ignore, et ce pouvoir personnel pourra s'exprimer à travers le pouvoir politique, économique, militaire, ou spirituel.

C'est la raison pour laquelle on constate, dans toute l'histoire humaine, que l'accès à la connaissance a été réservé aux classes dirigeantes: Nobles, Évêques, Généraux, banquiers, tous sont d'accord sur un point: les masses ne doivent pas penser. L'être qui pense est libre et l'être libre ne se laisse pas diriger. Ainsi, la démocratisation du pouvoir doit nécessairement passer par une démocratisation de la connaissance.

Démocratie directe ou représentative

On connait cette théorie: enfermez des singes dans une pièce avec des machines à écrire. Donnez-leur beaucoup de temps, des millions d'années peut-être, et ils finiront par écrire les œuvres de Shakespeare. En 10,000 ans de civilisation, malgré la répression exercée par les pouvoirs religieux et laïcs, l'humanité a été capable de générer un nombre suffisant d'êtres pensants pour que l'exercice du pouvoir devienne complexe et parfois précaire, comme la noblesse française a pu le constater à la fin du 18ième siècle.

C'est ainsi que les sociétés modernes ont donné naissance à des moyens de plus en plus sophistiqués pour permettre aux élites de diriger des masses de moins en moins dociles. On a d'abord subordonné les pouvoirs militaires, spirituels et économiques au pouvoir politique. Puis, pour ce dernier, on a inventé ce fameux système appelé Démocratie.

L'idée a été directement inspirée des Athéniens de l'Antiquité. Ces derniers pratiquaient ce que l'on appelle aujourd'hui la démocratie directe. Chaque décision est soumise au peuple et doit obtenir l'aval de la majorité. Le système fonctionnait plutôt bien et a permis à Athènes d'occuper un rôle dominant dans l'histoire. Cela dit, il faut admettre que la ville ne comptait qu'environ 250,000 habitants à l'époque et qu'à peine 15% d'entre eux, soit les hommes libres, avaient un droit de vote.

Dans nos sociétés contemporaines, nous avons plutôt opté pour la démocratie représentative ou indirecte. Le peuple choisi des représentants qui décideront pour lui, jusqu'à ce que de nouveaux représentants soient choisis. C'est de cette façon que plusieurs en sont venus à confondre démocratie et élections. Le premier n'est pas nécessairement tributaire du second.

Les Américains se sont empressés d'organiser des élections en Irak et en Afghanistan, deux pays ravagés par la guerre, divisés entre différentes factions et ethnies, et accablés par des siècles d'ignorance, de pauvreté et d'obscurantisme religieux. Le résultat est que ces élections ont produit des gouvernements corrompus auxquels les dictatures qui les ont précédés n'ont rien à envier.

L'oligarchie américaine

Il n'est pas étonnant que les Américains accordent autant de vertus aux élections. Dans ce qu'on appelle la plus grande démocratie du monde, on tient des élections pour tout. Aux États-Unis, tout le monde est élu. Les Représentants, Sénateurs, Gouverneurs, juges, procureurs, chérifs, commissaires scolaires, etc. Il y a bien sûr l'élection présidentielle qui se tient tous les 4 ans. La dernière a coûté au vainqueur $500 millions. On dit d'un représentant élu au congrès que dès son assermentation, il doit commencer à amasser $10,000 par semaine en vue de sa prochaine campagne électorale. La vie d'un élu du peuple aux États-Unis, consiste à trouver de l'argent pour se faire élire et à 'remercier', une fois élu, ses généreux donateurs, parmi lesquels on retrouve aux premiers rangs: les financiers de Wall street, les compagnies d'assurance et les entreprises pharmaceutiques.

En réalité, cette démocratie que vénèrent les Américains n'est rien d'autre qu'une oligarchie déguisée. Dans les faits, le pouvoir est détenu par la classe des possédants qui, par des pots-de-vin maquillés en contributions électorales et avec l'aide de lobbys très influents, manipulent l'opinion publique ou la détournent à leur profit. Le dernier exemple en date peut être observé dans le débat sur l'assurance santé. Une majorité d'Américains croit que les compagnies d'assurances privées sont mieux en mesure de bien combler leurs besoins que le gouvernement. Tout le système est conçu de façon à optimiser la création de richesse tout en assurant une redistribution minimale vers les classes laborieuses.

Lors de la récente déconfiture des marchés financiers de Wall street, le Congrès américain a voté un plan de sauvetage des banques totalisant $800 milliards. Ce que plusieurs ignorent ou ont oublié, c'est que la première ébauche de ce plan a d'abord été refusée par les élus du peuple. C'est alors que la machine s'est mise en branle et à coup de trafic d'influence et de contributions politiques, le plan a finalement été adopté. Washington, ce jour là, a été la victime consentante d'un coup d'État financier.

Nous avons là l'exemple le plus spectaculaire d'une oligarchie déguisée, mais tous les jours, dans toutes les prétendues démocraties du monde, des lois et des règlements sont adoptés par les parlements au nom du bien commun mais qui, en réalité, assurent la pérennité des pouvoirs en place.

Démocratie rime avec inertie

Nous célébrons cette année les 50 ans du début de la révolution tranquille au Québec. Une révolution tranquille qui a bien failli ne pas débuter en 1960 puisque la courte victoire du Parti Libéral de l'époque a été acquise grâce à la police municipale de Jean Drapeau qui a fait arrêter les 'travailleurs d'élections' de l'Union Nationale qui, à chaque scrutin, avaient l'habitude de 'bourrer' les urnes sous le regard complice de la police provinciale.

Devenu Premier Ministre 15 ans plus tard, René Lévesque, particulièrement marqué par ces événements, a mis en tête de son agenda législatif, la réforme du financement des partis politiques. Il a donné au Québec une loi électorale qui, encore aujourd'hui, demeure la plus progressiste au monde.

Aujourd'hui, le Québec jouit d'une économie moderne, d'un État laïc, avec une population fortement scolarisée et un environnement politique protégé des pouvoirs de l'argent. Il n'aura suffit cependant que de quelques années à la classe dirigeante pour s'adapter à ce nouveau modèle de démocratie. Ce que l'on constate aujourd'hui, c'est qu'aucune idée novatrice n'émane plus des politiciens. Les gouvernements vont et viennent sans qu'on y voit aucune différence. Prisonniers d'une opinion publique qu'ils ne peuvent contrôler ou même influencer, les gouvernants favorisent l'inaction, garante du statut quo qui, à défaut de provoquer l'enthousiasme des électeurs de moins en moins nombreux, protège des controverses. Pendant ce temps, les Paul Desmarais de ce monde continuent de prospérer aux dépends de tous et sans être inquiétés.

On remarque un phénomène similaire dans toutes les démocraties européennes où l'on passe du centre-gauche au centre-droit, de bonnet blanc à blanc bonnet. Les gouvernements vont et viennent, en alternance, sans que le pouvoir réel, celui de l'argent, ne soit jamais remis en cause.

Le pire des systèmes

Churchill disait que la démocratie était le pire des systèmes, à l'exception de tous les autres. Lincoln pour sa part, était à peine plus enthousiaste en soumettant que l'on peut toujours berner certaines personnes, que l'on peut berner tout le monde un certain temps, mais qu'on ne peut pas berner tout le monde tout le temps.

Si, plus de 2500 ans après les premiers démocrates athéniens, nous devons nous contenter de si peu, il n'y a pas de quoi être fier. Pour ma part, je refuse d'accorder mon vote, à un système qui constitue, selon moi, la plus grande supercherie de l'histoire depuis l'invention de Dieu.

- Ben (4 octobre 2009)